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Dieu est Amour
Et au milieu coule une rivière, de Robert Redford.
Je renvoyais ce film bien tranquillement, et j'avais le temps d'en jouir. Lorsqu'on arrive à la fin du film, la dernière scène est celle qui se passe dans le temple où le pasteur célèbre une de ses dernières réunions.
Il vient de perdre son fils cadet qui a été tué probablement parce qu'il trichait aux cartes ;
Il prononce un sermon calme, tranquille devant l'assemblée. Et il prononce cette phrase qui me semblait si vraie.
Je vais la retranscrire.
Lorsque vous marchez sur la route et que vous tombez sur un homme inanimé qui se meurt de faim, alors dans votre sac vous n'avez qu'à boire. Si vous étiez tombés sur un homme mourant de soif, alors peut-être dans votre sac vous n'auriez eu que du manger.
Lorsqu'on vous demande de l'écoute, vous n'avez que de l'argent, lorsqu'on vous demande du temps vous avez des paroles, lorsqu'on vous demande du silence vous avez des pensées, lorsqu'on vous demande le pardon vous avez les griefs.
C'est une parabole de ce qui arrive dans notre vie émotionnelle, il est si rare que ce que nous avons à offrir corresponde au besoin vital de l'autre.
Quelle conclusion faut-il en tirer.
Lui, le pasteur, accepte qu'il n'est pas en notre pouvoir de sauver celui qui est dans le besoin affectif, parce que ce que nous avons à offrir n'est pas ce que lui recherche.
Le film se déroule dans le Montana. Nous ne sommes pas dans le Bible Belt, mais nous sommes dans l'Amérique profonde, celle pour qui toute une vie se résume à vivre dans sa petite ville, des gens qui ne connaîtront jamais la grande ville. Le temple est le lieu de réunion et de réconfort naturel de la ville.
Derrière le pasteur on voit cette grande inscription, un peu comme dans les tableaux de Gauguin,
« Dieu est Amour »
Je suppose que si c'est la première fois qu'on regarde ce film on ne fait pas attention à ce panneau. Pourtant c'est bien de cela dont il s'agit.
Cette phrase « Dieu est Amour » apparaît je crois dans tous les temples protestants. Cette phrase est semblable à celle de Descartes.
Cogito ergo Sum
Dieu est amour.
Ce sont des phrases a lire comme des palindromes
Ces deux énoncés ont quelque chose en commun qui déjà présageait la science physique du XXe siècle.
Ces deux phrases énoncent une vérité, et le fait d'énoncer la vérité, modifie le l'objet observé de telle manière que ce qui était vérité devient trouble.
C'est bien plus tard qu'on énoncera ce principe pour l'observation scientifique,
« L'observation ne doit pas modifier l'observé »
Et il faudra attendre encore beaucoup d'années pour qu'on se rende compte qu'il est pratiquement impossible de ne pas modifier l'observé par l'observant.
Formuler une vérité c'est un peu comme vouloir se saisir d'un papillon. On veut s'en saisir pour le regarder, pas pour le tuer, le résultat est un papillon mort qu'on ne peut pas regarder.
Accepter de travailler en médecine, en pédiatrie, en gériatrie, c'est accepter de prendre sur ses épaules le poids qu'impose un métier d'amour. Médecin ou prêtre, c'est accepter de voir ce qu'il y a de plus triste dans la nature humaine, c'est avoir l'espoir de pouvoir soulager cette souffrance, puis l'expérience venant, accepter que souvent nous ne pouvons rien faire pour détourner cette douleur, lorsque vous êtes enseignant, c'est accepter de voir un gosse s'engouffrer dans un chemin qui ne peut conduire qu'à la mort, et pourtant l'accepter.
Dans le film de Redford, il est écrit « Dieu est amour ». L'étrange avec cette phrase qu'il faut la lire dans l'autre sens et alors votre métier prend toute sa signification, toute sa grandeur :
« L'amour est Dieu. »
Dieu pour le philosophe c'est tout ce que nous ne comprenons pas, comment le monde peut-il à la fois n'avoir pas de commencement et commencer, n'avoir pas de limites et pourtant avoir une limite, comment l'évolution a-t-elle pu produire un oeil humain alors que c'est impossible statistiquement, produira cerveaux, et miracle des miracles, comment l'évolution a-t-elle pu produire un vivant qui soit conscients de soi-même.
Et la réponse que donne la prêtre, le pasteur, l'imam, le médecin, l'enseignant, c'était le sens de ce monde est d'arriver à nous faire comprendre que l'autre c'est moi.
Si nous n'étions que des scientifiques, depuis longtemps nous aurions réussi à mettre en place un programme scientifique pour la fin confortable et sans douleur des vieux et des souffrants. Ce n'est pas si difficile que cela, c'est même très facile.
Mais quelque chose en nous n'arrive pas accepter la disparition d'un être humain, d'un vivant, nous ressentons profondément que la perte de tout être humain, aussi puant est moche qu'il soit, est une perte colossale la plus grande perte qu'il soit possible d'envisager pour L'Humanité.