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Notre Vieux Temps






14  juillet, l'ombre de mon Grand Père va défiler sur les Champs E lysées au  pas lent de la Légion.

Le temps.

Quel homme n'a écrit sur le temps?

On pense le temps comme une règle d'écolier, de 1 centimètres a 30 centimètres avec ces saletés de millimètres qui s'effacent et cette saleté de « zéro » qui va donner tant de soucis lorsqu'on fera math'sup

Le temps ressemble plus à une rivière qu'à une flèche avançant vers sa proie. Une rivière jeune et pleine d'énergie et d'espoir qui de collines en collines va devenir ce fleuve paisible, parfois tellement paisible qu'il en oublie qu'il doit continuer son chemin vers l'océan.

Lorsque nous bouchonnons, si la soirée est heureuse elle aboutira dans la musique et la danse. Et un jour vous lirez un texte qui vous demande:

Qu'est-ce que la Musique?

Et vous êtes perplexe, cela semblait évident, la musique c'est la musique.

Tout ces mots pour en arriver au temps de Charles Munch et Claudio Arrau.

Il n'est pas impossible que ce soit des mots qui n'éveillent en vous aucun échos.

Charles Munch, je l'ai connu comme Directeur (tellement plus beau que Chef d'Orchestre) de l'orchestre de Paris (et de tant d'autres orchestres.

Dans sa maturité Charles Munch est un Grand Chef d'Orchestre parmi tant d'autres. L’orchestre de Paris n'était pas l'instrument le plus facile à gérer.

Puis Charles Munch a vieilli et par une sorte de miracle nous avons les enregistrements (en 33 tours, vinyle) de sa dernière année. Nous découvrons un Charles Munch totalement délivré du temps, un Charles Munch aimé de son orchestre qui doit plus deviner ce qu'il dirige que le suivre. Les interprétations de la musique française deviennent des découvertes, un peu comme si on lisait le CID à la Comédie Française en n'étant pas obligé de terminer la représentation en 2 heures.

Charles Munch et l'orchestre de Paris dans sa vieillesse, c'est comme une Dame qui a porté à son doigt un diamant magnifique mais qui se rend compte que le porter à son doigt est un asservissement, et alors  prend le diamant et cherche toutes les couleurs dans les rayons du soleil. On dit, et pourquoi est-ce que cela ne serait pas vrai, qu'à la fin de l'enregistrement, l'orchestre pleurait. Charles Munch était sorti du temps et si vous voulez être médical et réaliste, comme nous autres gagas séniles, le temps est devenu un méandre paresseux oublieux de son devoir de rechercher l’océan et uniquement préoccupé de se livrer au jeu des ombres et des lumières avec le soleil, uniquement occupé  à jouer avec les nuages et la brume pour créer ces fantômes glissant à la surface de l'eau comme la caresse de la main d'un homme vieillissant sur la peau de la femme aimée.

Est-ce que j'ai oublié Claudio Arrau? Qui de nous ayant aimé la musique et ayant eu la chance de regarder l'enregistrement de la quatrième de Beethoven par Arrau peut l'oublier. Les musicologues en parlent avec admiration, Claudio Arrau a 80 ans , les doigts sont déformés, et ces musicologues relèvent quelques notes approximatives (ce que nous appelons des fausses notes). Arrau à ce moment a totalement oublié le temps, les heures syndicales, la nécessité de terminer avant que le pompier de service s'en aille. Arrau joue et on a l'impression que chaque note n'a eu aucune note avant, aucune note après, que chaque note est un cathédrale unique. Arrau qui joue la quatrième de Beethoven, c'est un homme et une femme qui repus d'amour, laisse la main caresser ce corps merveilleux s'étonnant que ces douceurs, ces arrondis, ces courbes puissent mener au paradis. Applaudir après ce concert serait comme d'applaudir un couple qui vient de vivre le moment de l'union, seul le silence est à la mesure de ce moment hors du temps.

Je n'avais pas l'intention d'en parler, tant a été dis à ce sujet, mais puis-je manquer de respect en oubliant Glen Gould fatigué par la maladie. Il a enregistré Goldberg dans ses vingt ans et les puristes vous dirons que c'est le vrai enregistrement de Goldberg. Puis après ses cinquante ans, Gould enregistre Goldberg et raconte une histoire tout a fait différente. Alors que le premier enregistrement est une merveille de fidélité et de richesse de lecture de la partition soutenue par la tradition, dans  ce dernier enregistrement Glen Gould oublit la partition et vous raconte la fin de vie d'un vieil homme qui sur son lit d'agonisant, se souvient de sa vie, de ses moments de bonheurs, de ses moment d'amour, de ses femmes, de ses tristesses, de ses abandons, de sa recherche de la sérénité, un Goldberg qui se termine par l'Aria où Bach et Gould confie son âme à dieu. Le dernier Goldberg est à la fois en dehors du temps et créateur du temps. Le temps est l'esclave qui tourne les pages de la partition selon l'émotion et le souvenir de l'artiste.

Revenons au fait que nous sommes sur un site médical.

C'est un étonnement perpétuel que nous acceptons sans inquiétude ni perplexité de porter en nous un trou noir comme les galaxies en porte, un trou noir qui est à la fois géniteur et destructeur.

Nous trouvons logique et hors de questionnement que le temps va de 13 heures à 14 heures, de lundi à mardi, de l'année dernière a cette année, et nous allons au lit, nous éteignions la lumière et nous entrons avec plus ou moins de bonheur, en général avec beaucoup moins de bonheur et beaucoup d'appréhension et d'angoisse dans le monde du trou noir du cerveau. Dans ce monde le temps n'a plus aucune réalité, la logique humaine  disparaît entièrement pour une autre logique, le rouge et le noir s'allient pour former des ciels où des soleils ivres gorgés de temps se déforment dessinant des messages incompréhensibles d'orgasmes qui explosent avant, après, là et autre part.

Nous portons en nous ce monde où la logique linéaire du temps perd toute signification, où la bille que j'ai perdu en jouant avec Jojo est tout aussi dramatique et récente que la mort de mon enfant dans son lit d'hôpital.

L'étonnement est que nous humains, portant dans notre humanité un monde étrange qui certainement n'a pas son origine dans cet univers où hier vient avant demain, ou le départ est avant l'arrivée, où le clou s'enfonce après que le marteau le frappe, ce monde étrange du cerveau  ou hier et demain n'a plus aucun sens, où le clou s'enfonce dans la paume alors que le marteau n'est même pas visible, comment pouvons nous coexister avec ce monde qui est en dehors de toute notre logique?

Maintenant je suis fatigué et je perds le fil de mes pensées. Que je termine en parlant de ma perplexité de la fascination du monde adolescent d'aujourd'hui pour des fantasmes délivrés du temps  , fantasmes qui semblent rappeler des temps horribles où aujourd'hui se mesurait en millions d'années, si les années existaient vraiment, fantasmes où l'horreur est si proche de vous que même dans les lieux les plus surs les griffes puantes des fantasmes se saisissent de vous, sans aucune raison, comme le chat se saisit de l'oiseau, sans raison, un monde que nous humain avons connu dans une autre éternité, dans une autre dimension et dont restent encore trop de restes décomposées dont l'odeur s'attache à nos yeux comme le chardon s'attache à la fourrure du chien.