Alzheimer: Do Ghosts Cry? | home
Papi
14 juillet
Il est né en Allemagne, ce qui était à peine une Allemagne
Dans l'Allemagne si peu Allemande qu'elle deviendra Allemagne de L'est,
Poussé par la faim
Il quittera l'Allemagne
Alors même que nul ne pouvait prévoir qu'un jour
Sa communauté sera gazée et que leur peau
Fera des abat-jour pour ce cher Goebbels.
Il quittera l'Allemagne
Deviendra français par choix, Français par amour,
Français par l'air qu'il respire, par l'eau qu'il boit
Français par les croissants et les brioches
Français par les repas chez la Mère Corbeau à Passy sur Eure
Français parce que la Seine coule à Paris
Français par le compost qu'il fait avec les déchets
Français par les légumes de son jardin
Français par les poules et canards de la basse-cour
Français par sa Citroën qui ne montait pas la cote du village,
Français parce qu'à la République on travail le vêtement.
Pendant ce temps le monstre prenait des forces
C'était un petit monstre bien gentil,
Cela devint un monstre
Cela devint un monstre énorme
Et des dizaines de millions d'hommes innocents
Vont mourir dans les boues du Nord, dans les marais de Sébastopol
Grand-père va mourir à Sébastopol sous l'uniforme de la Légion Etrangère
Et il ne mourra pas, à cause d'une dysenterie la semaine avant le départ
Et je pleure en pensant que je suis mort à Sébastopol
Et que je ne suis pas mort à Sébastopol
Et Grand-père rend son fusil dont il n'a jamais su se servir
En quarante Grand-père est trop fatigué, mais il fera l'exode
Un petit exode, et reviendra chez lui
Regardant par la fenêtre chaque jour
attendant ce camion qui vient chercher les moins qu'humains
Pour nettoyer la terre de cette race maudite
Mon cousin allemand passe chez grand-père,
On ne retrouvera aucune trace de lui en Normandie
Pas même un de ces casques percés qui faisaient la joie des enfants.
Grand-père ne parlera jamais de ces temps là
Peut-être une phrase en riant
De toute façon pourquoi parler, qui l'écouterait, moi je n'écoutais pas
C'était tellement plus amusant de jouer avec les masques à gaz.
Grand-père porte en lui deux guerres
La première qui lui a volé la mort de son épouse
Lorsque la légion défile, Grand-père pleure
Lorsque la légion défile, je pleure
Lorsque la légion défile, Grand-père se lève, tout le monde se lève
Lorsque la légion défile, je me lève
La légion, c'est comme au rugby
On mourra tous ensemble.
Puis Grand-père deviendra ce vieux livre oublié
Que personne n'ouvre,
Qui se couvre de poussière, qui pourrit
Puis le livre tombe, est balayé
Il ne reste rien, sinon l'odeur de poussière pleine de tous ces regrets
Pourquoi est ce que je ne lui ai jamais dit :
"Grand-père raconte moi ?"
Le vieux est un livre démodé, racontant des histoires sourdes
A des indifférents immortels englués dans leur présent.
14 juillet
Tous ces hommes qui ont été au combat
Croyant défendre leurs femmes, leurs enfants, leur patrie, leur liberté
Qui sont au mieux morts
Qui sont au pire revenus morts
Et pourtant le choix n'existe pas
Les vieux sont des gueules cassées
Cassées par qui?
Si nous sommes bien hypocrites, par la vie
Si nous sommes honnêtes, cassés par vous.
Les vieux sont des gueules cassées
La politesse veut qu'on se détourne
Qu'on fasse semblant de ne pas remarquer leurs cicatrices
Leurs difformités, leur odeur,
Nous nous détournons
Nous les futures gueules cassées
Nous les futures vies brisées
Ou la mort est le seul espoir
Voilà la Légion passe
Et je pleure pour ces hommes qui regardaient vers un espoir
Je pleure pour les copains qui se faisaient du fellaga
Je pleure pour cet homme qui tue un homme pour libérer un homme
Je pleure la gégène
Je pleure les charniers créés dans le rire et la joie
Je pleure les vieilles femmes au regard fou
Entassées sur des chariots de tracteurs
Cherchant leur casserole noircie, leur couverture, leur chaise préférée
Je pleure pour l'horreur à venir
Je pleure mon Afrique est l'horreur n'est pas à venir
Je pleure mes femmes africaines mourrant sans un tressaillement
Je pleure les enfants africains qui ne vaudront pas une planche de cercueil
Je pleure les hommes soutenant leur honte par les bouteilles de bière
Je pleure notre honte d'avoir tout donné
La honte d'avoir préféré.