Alzheimer: Do Ghosts Cry? | home
Paroles et Miroirs
Janette souriait ; elle aimait tellement voir David parader lorsqu'ils se réunissaient avec des amis. Janette se demandait parfois si leurs amis savaient comme elle que David avait trouvé ses opinions dans « Sciences et Moteurs » et les autres journaux scientifiques dont il ne lisait que les titres. Pourtant il réussissait à parader comme si il était l'inventeur de ce qu'il racontait. Janette se disait que la Nature n'aimait pas changer les règles d'un jeu qu'elle avait inventé, que c'était bien le mâle qui paradait.
Janette aimait David. Elle savait que David se mettait en colère lorsqu'un de leurs amis commençait à parler de religion, aussi dès que le sujet arrivait Janette se débrouillait pour doucement sortir des chemins épineux de la théologie vers les chemins bien plus confortables de l'archéologie, puis des techniques, puis des lieux, puis des visites. Les visites étaient un sujet si confortable, tout le monde avait visité un lieu merveilleux, tout le monde voulait partager ses émotions.
Ils rentraient à la maison, tard le soir, ou leurs amis partaient pour rentrer chez eux. Certains soirs David était tout content, il avait l'impression d'avoir été écouté, apprécié, parfois il lui fallait quelques heures avant de trouver le sommeil, avant que la colère cesse de bouillir en lui.
Puis les journées redevenaient normale, ce conversationniste si brillant pouvait être considéré comme ayant été d'une loquacité particulière dans la journée il demandait si la facture de l'électricité avait été payée et si elle pouvait se passer de la voiture pendant qu'il allait changer les pneus.
Lorsque Janette rencontrait ses amies, elles lui enviait la brillance de son mari, elle disait qu'elle, Janette avait bien de la chance d'avoir un mari qui connaissait tant de sujets et était si doué pour faire partager ses émotions et Janette approuvait et ses amies, qui elles aussi étaient mariées, souriaient en elles-mêmes, comme toutes les femmes elles se comprenaient et n'avait pas besoin de couronnes de bougies brillantes pour comprendre le sens caché d'une phrase.
Est-ce que ses amies comprenaient vraiment ce qu'elle voulait dire ? Est-ce que toutes les femmes et les hommes vivaient sur les mêmes règles d'un même jeu ?
Parfois, prenant un peu de temps de ses obligations de maîtresse de maison, elle regardait David et elle le voyait honorer tout en douceur ses voisines de table, cherchant les sujets qui allaient les animer, écoutant avec une attention non feinte, ne contredisant que lorsqu'il était certain que cette contradiction ne serait qu'une branche jetée sur le feu de leur conversation amicale. Comme tout le monde David était parfois fatigué, elle reconnaissait si bien son appelle à l'aide lorsqu'il en était réduit à demander à ses voisines si leurs enfants avaient peur des animaux ? Alors doucement Janette allait prendre le relais dans la conversation et permettre à David de se désengager et d'aller boire un verre avec les hommes, un verre en parlant d'un coup incroyable qu'il avait vu faire au billard et il essayait depuis des mois et était incapable de faire autre chose que de trouer le tapis et ils riaient tous et se racontaient leurs histoires de billard, puis il retrouvait ses forces et revenait à ses devoirs de conversations
Elle savait que David était capable de faire honneur à ses devoirs de Maître de Maison, qu'il raconterait juste ce qu'il fallait pour intéresser, qu'il écouterait avec sincérité et que pourtant le soir et la nuit venue, il serait content de voir partir ses amis, ce travail de conversation l'animait et le stimulait mais l'épuisait en même temps.
Pourquoi disait-on dans les livres et les films que les femmes sont bavardes ?
Janette était bavarde avec ses amies, mais comme des femmes elle ne dominait jamais, il leur arrivait bien souvent de parler toutes en même temps, un art que jamais un groupe d'homme ne serait capable d'imiter. Janette et ses amies étaient capables de réciter le lendemain toute la conversation, presque mot à mot, certainement d'un faire le résumé de tout ce qui y avait été dit d'important, tout ce qui n'avait pas été dit, alors qu'elle savait parfaitement que David serait bien incapable de dire quel avait été le sujet des conversations et à quoi cela avait servi.
Janette parfois trouvait la vie bien injuste et bien traîtresse. Comme toute femme elle savait que faire parler un homme et l'écouter, c'était acquérir un ami, c'était parfois sauver un homme qui se noyait dans les fermentations amères des échecs ; ces hommes capables de déplacer un tronc d'arbre à mains nues semblaient incapables de trouver un sentier dans la forêt dès qu'il devenait épineux alors qu'il lui semblait qu'aucune femme ne s'attendait à autre chose dans la forêt que de trouver des épines et des ronces.
Parfois Janette enviait les hommes ; ces hommes étaient de bien curieux animaux. Eux qui se regardaient avec agression lors des soirées parce l'un avait soutenu que les voitures à l'électricité polluaient plus que les voitures à essence, qui pouvaient passer une heure, deux heures à se renvoyer des arguments, ces mêmes hommes étaient capables d'être assis sur le porche et la seule phrase qu'ils auraient dit pendant toute l'après midi semblait être que l'un trouvait que la bière de maintenant devenait trop douce, juste bonne boire pour des femmes et que l'autre avait dit qu'il se faisait du souci pour la chaudière, et David rentrant disait à Janette que cela lui faisait plaisir parfois de passer l'après-midi a discuter avec un ami.
Parfois Janette voulait parler à David, et David, si un psychiatre le lui avait demandé aurait expliqué qu'il faisait tout particulièrement attention a écouter Janette, pourtant Janette avait l'impression dès qu'elle ouvrait un sujet important pour elle que David devenait une ombre, une vapeur, il était là, mais il n'était pas là, alors Janette cessait de parler et lui demandait si la serre pour les tomates serait prête pour le printemps ?
Janette parfois avait peur. Est-ce que David aurait dit à un psychiatre, comme dans ces feuilletons à la télévision, qu'il souffrait de ne jamais pouvoir confier ses craintes, ses peurs, ses désespoirs à Janette. C'est vrai que David ne parlait jamais de peurs, de craintes, si il en parlait cela serait pour dire qu'il s'inquiétait et ne faisait pas confiance à la Société qui un jour devrait payer leur retraite, jamais il ne parlait de peurs, de craintes, de regrets.
Janette avait peur parfois. Elle savait bien que les hommes sont différents mais elle ne savait pas si elle devait s'en réjouir. Elle souriait en elle-même en pensant à ce vieux film idiot où l'épouse excédée dit au mari »
« Chérie, j'ai oubliée de te dire que je ne t'ai pas seulement trompée avec le plombier mais aussi avec ton meilleur ami »
et que le mari répondait comme tous les maris, « grumpf, grumpf, qu'est-ce qu'il y a à la télé ce soir ? ».
Alors que si David soudain levait la tête de son journal de « Sciences et Techniques » et lui disait qu'il couchait avec la petite du garage depuis six mois, que elle Janette serait tellement blessée qu'un an après la discussion n'aurait pas encore été terminée. Et si il lui disait qu'en fait il lui racontait une histoire qu'un copain venait de lui raconter, qu'en elle-même elle ne le croirait pas t continuerait à se torturer.
Est-ce que cela serait vraiment une meilleure vie si les hommes se confiaient ?
David, cet homme dont elle savait tout, cet homme dont elle ne savait rien, cet homme qui entrait et posait sur la table ce petit objet introuvable, qu'elle cherchait partout depuis un an dans tous les magasins, et que sa seule déclaration serait « je l'ai trouvé », puis il irait prendre son journal, et si elle l'embrassait, il la regarderait tout étonné comme si elle se préparait à danser la danse des 7 voiles sans aucun voile devant lui
David, était-ce vraiment le même homme que le très jeune homme qui ne cessait de lui parler dès qu'il était avec elle, qui lui téléphonait constamment, qui semblait avoir un besoin illimité de partager avec elle, de lui raconter, d'avoir son opinion, de tout savoir d'elle, qui s'inquiétait et téléphonait a tous ses amis si elle partait pour quelques jours avec ses parents, était-ce le même homme ? Peut-être avait-il tout dit en cette année avant le mariage et cette année après le mariage ?
Janette avait hésité avant de dire le « oui », elle ne voulait pas épouser un homme bavard. Janette souriait, un homme bavard ! Etait-ce le même homme que celui qui l'avait courtisée avec tant de belles paroles, avec tant d'images merveilleuses ?
Janette ne voulait pas d'un homme bavard, c'est si peu masculin, mais elle ne voulait pas recommencer comme ses parents ; Ils ne semblaient se parler que si les circonstances les forçaient et lorsqu'ils se parlaient on aurait pu croire qu'il s'agissait des négociations sur l'avenir de humanité tellement tout semblait difficile. Janette voulait un mariage ou elle et lui partageraient, peut-être pas tout, mais au moins ils partageraient tout ce qui n'est pas important. Maintenant Janette c'était sa mère, même si David lui ne se comportait pas comme son père, il se comportait comme un homme. Est-ce qu'une femme est vraiment faite pour épouser un homme et la solitude de la vie avec un homme ?
Parfois Janette comprenait que David parlait par son silence, parlait bien mieux qu'avec de mots, parfois il lui semblait que le silence de David n'était que sa déception de ne pas trouver en elle la femme qu'il avait voulu épousée. Est-ce qu'elle avait tellement changé qu'il ne trouvait plus rien à lui dire, qu'il ne lui faisait plus confiance, est-ce qu'il racontait à la petite rousse de garage tout ce qu'il ne lui racontait pas ?
Janette avait si peut qu'un jour David se tourne vers elle et comme dans ces films anglais lui dise :
« Ah oui, je devais te dire que j'ai un cancer des poumons et nous devrions vérifier que tous les papiers sont en ordre »
ou quelque horreur encore plus horrible. Cela serait bien une chose qu'un homme ferait, tout le village le saurait et elle serait la dernière à le savoir.
Et si alors elle pleurait il lui dirait
« je ne voulais pas te faire du mal »
et il ne comprendrait jamais qu'il lui avait fait beaucoup plus de mal, parce qu'il était un homme et que les hommes ne comprennent jamais.
Parfois elle se disait qu'elle aurait tellement aimé lui dire
<< David, j'ai accouché hier, c'est un fils, je crois qu'il est de toi ».
C'était idiot, Janette le savait mais cela calmait sa colère.
David est entré du travail, il est fatigué, il s'est lavé, il s'est assis dans le salon, il tien le journal devant lui mais Janette voit bien qu'il ne le lit pas, alors elle entre et s'assoit devant l'ordinateur, et David lui dit :
« c'est incroyable ce que je viens d'apprendre, le satellite Japonais vient de prendre la première image du Centre de notre galaxie et on y trouve un trou noir qui serait allongé comme une banane ».
Puis David réfléchirait un long moment
Puis David dirait
« comme une banane, c'est impossible pour un trou noir, peut-être est-ce qu'il y a deux trous noirs et que les images se sont superposées »
puis elle ouvrirait son courrier électronique, elle continuerait son site, elle reviendrait au salon, David pose le journal qu'il a vraiment lu cette fois et dit
« et pourtant, si cela est impossible, alors c'est possible »
et Janette saurait qu'elle entendait le tout début de ce qui serait la prochaine péroraison de David lorsque leurs amis viendraient, et si David lui l'oubliait, elle Janette n'oublierait pas d'acheter des bananes, peut-être que cela serait amusant de préparer des bananes flambées et si David était encore distrait peut-être pourrait elle dire
« on se demande si il existe aussi un monde sur une banane »
et soudain David se réveillerait et commencerait par lui dire, que bien sur qu'il n'y avait pas de monde sur une banane mais qu'elle ne savait pas à quel point elle avait dit quelque chose d'essentiel
et Janette serait heureuse et elle s'écouterait écouter David avec attention et elle penserait qu'elle avait beaucoup de chance.