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Ramadan
Dimanche deux octobre 2005
Je ne me souviens plus très bien mais il doit y avoir quelques années de cela j'ai écrit un article intitulé « la grande paix du ramadan » et pour autant que je puisse me souvenir il n'y avait rien de bien offensant dans ce que j'avais écrit.
Ce qui était offensant c'était que quelqu'un qui soit en dehors du monde musulman écrive une réflexion sur une pratique du monde musulman. L'article fut donc mal reçu et cela m'attriste encore aujourd'hui. Quel plus belle hommage peut-on rendre à la croyance de l' Autre que de la méditer ?
Nous sommes donc entrés dans le ramadan.
Pour énormément de personnes le ramadan ne signifie absolument rien, sinon une pratique d'un groupe qu'ils ne comprennent pas.
La réaction normale lorsque commence le ramadan c'est pour Dupont et Durand de dire que cela ne les concerne pas, qu'ils respectent la pratique et les croyances de l'autre, mais que cela ne les concerne pas dans leur vie à eux.
Il ne faut pas réfléchir bien longtemps pour découvrir que ceci est totalement faux.
Prenez cette émission qui a eu tant de succès sur la télévision dans la chaîne M6, une petite émission racontant les commentaires de personnes prenant un café autour d'une machine à café. Comment va-t-on faire pour prendre son café si un ou des collègues de travail sont musulmans et eux ne peuvent pas et ne veulent pas prendre de café ?
La réponse classique est de dire qu'il n'y a pas de problème puisque moi je prends mon café comme j'ai l'habitude de le faire et lui ne prend pas de café puisque c'est sa croyance.
Croyons-nous vraiment avoir répondu aux problèmes avec cette phrase.
Cette machine à café va épandre une délicieuse odeur, qu'en est-il de ce collègue qui a l'habitude de prendre le café avec nous, ce collègue qui a l'habitude de bavarder avec nous, et soudain ce collègue qui a faim, qui a soif, qui voudrait de la compagnie, ce collègue se trouve rejeté du groupe, même si le groupe prétendra qu'il n'a pas été rejeté et qu'il a choisi de s'en exclure pour un moment
À l'heure des repas la situation est difficile pour celui qui veut respecter le ramadan. Ce n'est pas tellement qu'on a faim, mais c'est qu'on a faim de la routine, faim de faire comme hier, comme avant-hier, faim de ce rite apaisant.
C'est vrai que cela ne me concerne pas moi, Dupont Durant, lui vit sa vie, moi je vis la mienne, lui est libre de vivre sa vie selon ses croyances, moi je suis libre de vivre ma vie selon mes croyances.
Et si ce n'était pas vrai ?
Si la camaraderie, si la solidarité, si l'amitié, si tout cela voulait dire que je dois partager avec l'autre ce moment très spécial de sa vie, même si cela veut dire que je ne prendrai pas de café, même si cela veut dire que je ne vais pas fumer pendant un mois, même si cela veut dire que je ne prendrai pas de repas à midi, et qu'en échange, je me laisse être disponible à lui.
Le ramadan de l'autre peut être vécu dans mon indifférence totale et personne ne m'en fera reproche, et le ramadan de l'autre peut être vécu en solidarité, et personne ne m'en fera de compliments.
Avec un début d'article sur ce ton on pourrait croire que le ramadan est une épreuve, ou une souffrance, il n'en est absolument rien.
Ne pas manger, de ne pas boire, ne pas fumer, ne pas avoir de pensées charnelles pendant le jour, cela n'est pas au-delà des forces humaines. C'est énervant, c'est une leçon d'humilité lorsqu'on voit à quel point on est esclave de notre désir de manger, de boire, de papoter, de rêver.
En même temps c'est une expérience de liberté de découvrir qu'on n'a pas besoin de manger, qu'on n'a pas besoin de boire, qu'on n'a pas besoin de fumer, on n'a pas besoin de rêver à la silhouette de l'autre. C'est un enrichissement immense de la journée que de recevoir pour soi-même toutes ces heures qui étaient consacrées à des futilités.
C'est un étonnement chaque année de constater le nombres d'heures qui disparaissent en activités masticatoires.
La période du ramadan concerne tout spécialement le monde médical. Cela peut sembler étrange et pour dire la vérité je n'ai jamais lu d'article à ce sujet.
Le monde médical est un monde où le blanc est blanc et le noir est noir. Le soignant est le soignant, le malade est le malade, et il ne peut pas y avoir d'inversion des rôles.
Le monde médical est un monde où la valeur du mot journée et du mot nuit est inversée. La nuit est le moment de l'abandon, du malade qui n'a même plus autour de lui le soutien des soignants, qui est entouré par le noir, qui était envahi par ses peurs et ses angoisses. Le jour, même si il amène toutes ces activités médicales épuisantes, est un jour où le malade ne sera plus seul, est un jour où le malade peut espérer entendre la phrase qu'il attend depuis si longtemps, « vous êtes guéri ».
Pendant le ramadan le jour sera une longue pénitence, une longue privation de petites joies, le jour sera même un jour fait d'irritations, de fatigues, énervements, d'erreurs, de solitude, alors que le soleil couchant apportera la chaleur de la famille, la chaleur du partage du repas avec tout ceux qu'on aime.
La journée vécue sous l'irritation de ces petites piqûres de manque, nous fait honte et nous plonge dans la solitude, solitude qui n'est soulagée que par le fait de partager avec des frères et des soeurs ces toutes petites irritations, mais journées qui sont aggravées par la solitude éprouvée face à tout ceux qui ne comprennent absolument pas ce que c'est que de passer une journée, une semaine, un mois de ramadan, et que l'on soupçonne même de mépriser ce rite ;
La grande paix du ramadan nous enseigne à nous délivrer des contraintes et de l'esclavage sous lequel nous vivons afin de nous rendre disponible à l'autre.
Se rendre disponible à l'autre, n'est-ce pas là la définition suprême de ce que c'est que d'être un soignant dans un hôpital ?
Le ramadan apporte un autre enseignement au personnel soignant. Le ramadan apporte une égalité entre nous tous, lors du ramadan nous n'avons plus d'un côté les malades et de l'autre côté ceux qui ne sont pas malades, mais nous avons une communauté qui souffre en commun. Cette communauté souffrant en commun de ces petites abstinences mais souffre aussi en commun de savoir qu'elle n'a pas observé les règles entièrement et totalement. Cela va si loin que certains croyants s'imposent de rompre les voeux du ramadan par de toutes petites transgression par exemple sucer un bonbon, par exemple boire une gorgée d'eau, ceci pour être sûr de ne pas tomber dans un péché d'orgueil, pour ne pas avoir la tentation de dire à l'autre
Moi j'ai observé le ramadan
Et toi j'ai bien vu que tu n'as pas observé le ramadan
En général arrivé à ce point de l'article, soit le lecteur connaît l'ontologie des croyants, et leur méfiance envers les nourritures terrestres, soit le lecteur fait partie de la religion à la mode d'aujourd'hui, la consommation, et ne voit absolument pas qu'elle peut être l'intérêt de se priver de ses habitudes pendant un mois.
Je ne suis pas certain que la comparaison soit applicable mais je pense parfois aux fumeurs qui ne voient pas du tout pourquoi ils devraient cesser de fumer et qui ne comprennent pas les conseils de leurs amis qui croient bien faire en leur expliquant qu'il serait bon pour eux de cesser de fumer. Pourquoi abandonner ce plaisir simple qui ne fait de mal à personne et leur permet de vivre une vie équilibrée ?.
Comment peut-on expliquer à quelqu'un qui adhère entièrement aux valeurs courantes de notre époque, comment peut-on lui expliquer la valeur et l'intérêt de supprimer un repas, de ne pas boire, de ne pas regarder la télévision, de ne pas avoir de pensées excitantes ?.
Le seul moyen que je connaisse est de le mettre au défi de vivre une période de jeûne et abstinence et de voir ensuite si il a été capable de supporter cette abstinence et comment il l'a vécue.
Certains découvriront dans le jeûne et l'abstinence cette liberté qu'ils recherchent depuis si longtemps, cette révélation qu'ils ne sont pas des consommateurs esclaves de leurs désirs, mais qu'ils peuvent se libérer, et on en revient toujours à cette phrase, se libérer de ses besoins carnassiers pour être disponible à l'autre.
D'autres, beaucoup d'autres, ne découvriront rien sinon absurdité et inutilité. C'est très triste.
De tous les repas que j'ai faits dans ma vie le meilleur a été celui où après deux journées de travail et nous avons trouvé dans le fond d'un sac un morceau de pain, une boîte de lait concentré et des sardines et nous avons mangé ce repas de riches à trois sous le soleil africain. Cela a été le plus grand repas de ma vie.
Celui qui observe le ramadan est semblable à celui qui installe une boîte à lettres dans le mur épais qui entoure son jardin, et chaque jour il ira voir dans cette boîte à lettres et chaque jour il trouvera dans cette boîte à lettres la présence de l'autre, alors que s'il n'avait pas observé le ramadan, il n'aurait pas installé de boîte à lettres et il n'aurait certainement pas eu le temps d'aller voir de temps si il avait reçu des messages d'amour et d'amitié.
Ainsi donc cet article se termine et comme je ne me souviens pas de ce qui a été écrit et de ce qui a été dit, je veux écrire pour moi-même et dire pour moi même à quel point le ramadan est important, et à quel point je suis solidaire de ceux qui sont en train de le parcourir, et je dois même vous faire un aveu, je suis envieux de vous tous qui êtes en train de parcourir le ramadan et qui serez assurés ce soir de trouver la chaleur de la famille, de l'amour, de l'amitié.