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Article de Libération


Marseille: José d'Arrigo
C'est une histoire triste mais aussi une fabuleuse histoire d'amour. Voilà six ans que Paul se bat, jour après jour, pour que sa femme conserve un semblant de dignité. Il a trimé toute sa vie, Paul. Avec Marie, ils ont élevé cinq enfants, trois garçons et deux filles. Ils se sont rencontrés adolescents, dans les années d'après-guerre à Marseille : elle avait 15 ans, lui 17. Les deux jeunes gens sont tombés follement amoureux. Ils ont attendu le temps nécessaire pour n'offusquer personne, et fis se sont mariés : quarante ans de bonheur. Ils étaient tellement liés que leurs voisins les surnommaient " les amoureux ".
Mais la maladie d'Alzheimer, cette dégénérescence du' cerveau qui tue à petit feu la mémoire puis la conscience, guettait Marie au coin du bois. La voilà qui sort acheter son pain mais ne sait plus pourquoi elle se trouve dans la rue. La voilà qui, au restaurant, de retour des toilettes, s'assied à une autre table que la sienne. Paul essaie de donner le change
" Elle est un peu tête en l'air. " Marie est malade : elle se perd dans les allées du supermarché, elle qui a toujours fait les courses les yeux fermés. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Paul essaie de faire bonne figure pour préserver l'unité de la famille. Chaque fois que sa femme a un éclair de lucidité, chaque fois qu'elle ne l'appelle plus " monsieur " mais " Paul ", il reprend espoir.
Hélas, la démence sénile creuse son sillon dans les neurones de Marie. Elle arrache ses vêtements, prend la fuite, son mari la garde vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il en oublie sa propre existence. Puis il craque. Il la confie à un organisme spécialisé avant de courir la récupérer le lendemain : elle était nue, couverte de bleus dans une pièce capitonnée. " Viens; on rentre à la maison, tu seras mieux. Tu vas voir Georges, Claude, René, tu te rappelles de tes fils ? " Non. Marie est morte dans sa tête.
Les enfants deviennent peu à peu les parents de leur mère qui retombe en enfance. ,
Dans l'esprit de Paul, un funeste projet est en train 'de naître : abréger les souffrances de son épouse et de toute la famille. Qui irait suspecter ce héros du quotidien qui se dévoue corps et âme à sa femme depuis six ans ? Paul prépare un balluchon de linge propre pour une dernière fois, avant l'arrivée des policiers avignonnais.
" Je n'ai jamais été aussi bouleversé de ma vie, avoue MI Olivier Collion avocat de Paul. J'ai demandé à voir le juge, Maître Pierre. Je n'ai pas caché à Paul qu'il allait être mis en examen pour assassinat et je lui ai demandé vers quel établissement carcéral allait sa préférence. Il m'a dit celui de Luynes pour être le plus près possible de ses enfants, surtout sa dernière fille qui souffre d'un léger handicap mental et a besoin de lui. Puis, nous avons été auditionnés par le juge. Paul a raconté sa vie, son chemin de croix, humblement. Au bout de quelques instants, je n'ai pas pu retenir mes larmes; les policiers, derrière nous avaient les yeux rougis, le juge est sorti avec ses kleenex. Elle a consulté le procureur de la République puis a dit à Paul " Monsieur, vous n'avez rien à faire en prison, fi n'y aura pas de débat contradictoire, je vais vous placer sous contrôle judiciaire, avec pour seule obligation d'être suivi par un psychologue qui devra vous convaincre de ne pas vous faire justice vous-même. "
En sortant du palais de justice, Paul a respiré un grand bol d'air et écouté un orchestre de rue comme s'il renaissait à la vie. Quatre de ses enfants le cinquième vit à la Réunion étaient là. Ils lui sont tombés dans les bras. " Papa, ne pleure pas, on est tous avec toi "

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