Alzheimer: Do Ghosts Cry? | home
Je veux rentrer à la maison
Je veux rentrer à la maison
Une dame est assise dans un fauteuil. Une dame qui n'est plus très jeune, une dame qui doit être "bien".
<< Bonjour Madame, comment allez-vous ?>>
<< Bonjour Monsieur, comment allez-vous ?>>
<< Beau temps aujourd'hui n'est-ce pas ?>>
<< Je ne sais pas Monsieur, je ne suis pas chez moi ici, je veux rentrer chez moi >>
Est-ce une dame qui attend, est-ce une parente, est-ce une résidante, est-ce une patiente ?
Et il faut payer 21000 francs
Pendant 2 mois maman n'aura qu'une pensée
<< rentrer chez elle >>
et qui pourrait l'en blâmer, sa maison c'est sa vie, c'est son compagnon depuis 70 ans, c'est ses souvenirs, c'est ses meubles, c'est ses fleurs, c'est son village.
<< je veux rentrer chez moi >>
Et il est temps de payer 21000 francs
Et c'est moi, son fils aîné, celui à qui elle a sauvé la vie en 1942, c'est moi qui ai décidé que maman devait aller dans une Maison Alzheimer. Je n'ai même pas eu le courage d'amener maman à la Maison moi-même, j'ai dû demander à ma famille de le faire, puis, je suis parti à 200km et j'ai essayé de ne pas y penser.
Maman est en Maison. Un étage pour les dames encore valides, un rez-de-chaussée, des chanteurs, des projections, des visites, mais la porte qui mène à la rue est fermée.
<< je veux rentrer chez moi >>
Puis le temps et la maladie vont faire leur œuvre, maman deviendra une pensionnaire qui s'adaptera à la Maison, curieusement au bout de 2 mois elle ne parlera plus de "sa maison".
Et il est temps de payer 21000 francs, mais maintenant je ne vais plus en parler.
Comme toutes les dames pas très malades, maman va chercher, chercher encore, quoi, personne ne le sait. Déjà chez elle, maman ne pouvait pas se reposer, elle devait faire, faire quoi, elle ne savait pas, elle devait faire.
Maman aura une Maison de retraite dite de "luxe" parce qu'il y a de la moquette, des chanteurs, des bons repas, des sorties. Je devrais être heureux et pourtant je sais que l'essentiel manque et manquera toujours, l'essentiel que toutes les familles espèrent et n'auront pas, "on ne parle pas à maman ".
On lui dira des choses, on lui montrera des choses, mais on ne lui parlera pas. Je ne sais pas exactement ce que c'est que parler mais je sais que pour la vieille personne parler et être parlé c'est vivre, le silence c'est ne pas vivre.
Lui parler est un luxe qu'aucune maison n'aura jamais.
Maman aura une amie, elles marcheront bras dessus bras dessous, elles se parlent ; ce qu'elles se disent n'est pas très clair pour nous mais elles sont heureuses l'une de l'autre. L'amie de maman est morte, maman est restée seule et elle restera seule pour tout le temps.
Maman est d'une génération autre que la notre. Il était parfaitement normal de savoir de quel milieu on était et de ne fréquenter que les gens de son milieu. Tous ces gens de couleur ne sont pas de son milieu, il ne lui viendrait pas à l'esprit de partager sa vie avec des gens qui ne sont pas comme elle.
Maintenant tous ceux qui prennent soin d'elle sont des gens de couleur, qui parlent autrement, qui agissent autrement.
Maman ne semble pas gênée, simplement elle les ignore. De toute façon elle ne s'est jamais beaucoup intéressée aux femmes sauf si elles étaient "biens".
Maman sera chaque jour bien habillée mais sa grande occupation la dernière année de la maladie, ranger son armoire, est interdite, parce que cela fait du désordre. L'armoire des vêtements est fermée à clefs. Ce qui est tout de même curieux car sa chambre est aussi fermée à clef, maman ne peut pas y entrer.
Ces dernières années maman rangeait, elle montait à sa chambre et changeait tout de place, avec beaucoup de sérieux et très soucieuse, est-ce que le blanc allait avec le rouge, est-ce que le gros allait avec le petit ? Puis parfois il fallait cacher des objets, parfois il fallait sortir des objets pour les donner. Maintenant maman ne peut plus ranger. Que fait-elle ?
Le soir, tôt, les pensionnaires vont dormir. Comment fait maman pour dormir, elle qui ne sait plus ce qu'est le jour ou la nuit, elle qui ne sait plus ce qu'il faut faire avec un lit, une couverture ?
Comment dort maman, elle qui ne sait plus très bien si un lit c'est une salle de bain, si un lit c'est là qu'on doit être pour faire ses besoins?
Je vois bien que ça ne va pas bien, le personnel me regarde mal, le directeur me parle de quelques petits problèmes avec maman. Lesquels ?
Puis un jour on en viendra à mettre des couches à maman. Des couches, lesquelles, c'est important de choisir la bonne marque mais je ne sais rien. Des couches cela veut dire aussi qu'il faut vérifier car maman apprendra vite qu'on peut faire ses besoins comme on veut quant on veut. Qui va vérifier ?
La Maison est une Maison bien, tous les matins les pensionnaires sont douchés. Maman a horreur de l'eau, c'est une agression. L'eau c'est chaud, c'est froid, c'est mouillé. Maman ne comprend pas bien pourquoi il faut cette eau. Nous avions trouvé qu'en mettant une cassette d'opéra et en chantant avec maman elle pensait à autre chose et oubliait d'être en colère. J'ai mis un petit magnétophone avec des cassettes d'opéra et lorsque je viens en visite je vois que les cassettes sont restées à la même position.
Maman aime manger. Depuis la maladie elle ne sait pas exactement ce qu'elle mange et dans quel ordre, mais c'est un moment très important de la journée. Mais il n'y aura plus de vin, et maman ne concevait pas un repas sans un verre de vin. Pourquoi est-ce qu'il n'y aura plus de vin ? Le repas est bon, il peut aussi être amusant s'il y a des petites tomates rouges, des betteraves rouges, des haricots biens verts, des jaunes d'œufs, des frites, beaucoup de frites. Personne ne sait pourquoi mais maman veut toujours donner ce qui est dans son assiette à ses voisines. Maman est fâchée si les voisines n'en veulent pas.
Plus de café après le repas. Puis c'est l'heure du repas du personnel et maman qui n'a rien eu à manger, parce qu'elle ne reçoit jamais à manger, rode autour de la table du personnel pour voir si elle ne pourrait partager leur repas.
Maman aime les animaux. Tous les animaux sont des chats maintenant. Alors nous avons donné des peluches à maman. Un jour il n'y eut plus de peluches, recherches, demande de la clef de l'armoire, ouverture de l'armoire, les peluches étaient enfermées à clef. Pourquoi ? Ces dames se battaient au sujet des peluches ?
Alors, pas de papiers à ranger parce que cela fait sale, pas de serviettes à plier parce que cela fait désordre, pas de peluches à qui parler parce que cela fait des problèmes, reste la télévision que maman ne regarde jamais.
Que fait maman ?
Elle cherche son compagnon, parfois elle le voit à l'autre bout du couloir et se précipite là bas et demande à tout le monde d'ouvrir la porte pour qu'elle puisse le rejoindre. Mais il n'y a pas de "tout le monde".
Ceux qui parlent à maman sont ceux qui sont payés pour parler à maman. L'animatrice qui connaissait tous ses pensionnaires et avait les yeux pleins d'amour, de feu, de joie, l'animatrice est renvoyée ou plutôt, selon la terminologie française, son contrat n'est pas renouvelé.
Parler est le grand problème. Les familles veulent toujours parler de leur parent avec quelqu'un qui comprenne mais lorsque vous voulez parler, il n'y a personne de disponible. Vous avez la nette impression que les responsables ont un devoir de réserve très fort, qu'on ne peut rien vous dire, que c'est quelqu'un d'autre, plus haut, plus loin qui doit vous parler. Même lorsqu'il y a un petit quelque chose à réparer, un robinet, un rideau, une porte, vous ne savez pas à qui parler, vous ne savez pas où noter votre remarque, vous trouvez quelqu'un, vous revenez et la semaine prochaine tout est resté sans réparation et personne ne se souvient qu'il fallait faire quelque chose.
La salle de bain est toujours sans serviette, où sont toutes les serviettes de maman, sans jamais de papier hygiénique, pourquoi ? Les robinets de la douche sont si mal conçus que si une personne tombe elle va se faire très mal.
Maman est confuse, un moment elle est Madame , un jour elle est Colette, un jour elle est maman, une heure elle est "ma biche", qui est-elle ?
Un jour maman a les poignets couverts d'ecchymoses. C'est vrai que tout marque sur la peau de maman car il n'y a pas grand chose entre l'os et la peau. Je sollicite une vérification, la première réaction est qu'il n'y a rien, que ce ne sont des traces normales. Etant un peu informé du travail de l'infirmier je demande si la Direction donne une formation au personnel pour que la prise du bras soit fait avec la main en cuillère plutôt qu'un pince.
En cuillère, en pince, de quoi est-ce que je parle ?
La Direction s'inquiète, une vérification est faite, les ecchymoses cessent et les anciennes cicatrisent.
Je me demande ou est le journal d'inspection de l'infirmerie et du docteur, je ne le saurais jamais, peut-être est-ce qu'il n'existe pas ? Si vous n'avez pas un journal médical où vous enregistrer vos observations, comment pouvez-vous avoir un peu d'ordre et de discipline? Je sais bien que légalement je n'ai pas accès à un journal médical concernant maman mais d'un autre côté la loi dit aussi que personne n'a le droit de fermer la porte d'un établissement où maman se trouve et que si elle demande à sortir la loi vous impose de la laisser sortir. Cette même loi vous rend responsable de ce qui pourrait lui arriver si vous la laissez sortir. Quelle folie la loi !!!
Le temps passe, le deuil continu continue. Voir maman et à chaque fois la ramener à la Maison et la laisser est une horreur.
La laisser dans cette Maison où la télévision regardée par personne fonctionne en permanence et pour assurer la confusion vous pouvez avoir la télévision branchée sans sons avec la radio qui braille. Il paraît que c'est bon pour le personnel.
Puis les facultés diminuent, un jour vient où nous ne pouvons plus sortir au restaurant, nous remplaçons cette joie par des goûters de gâteaux et de jus de fruits.
Puis les promenades deviennent de plus en plus courte.
A suivre ....