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Portrait de Staline
Portrait de Staline et Diagnostic Médical
C'est une vieille histoire
Un héritier envoie une peinture reçue en lègue et demande qu'il soit restauré ; la peinture représente des champs de blé.
Après quelques mois il reçoit la lettre :
Nous avons nettoyé la première couche et nous avons trouvé un portrait de Staline. En nettoyant le portrait de Staline, nous avons trouvé un portrait de Lénine. En nettoyant le portrait de Lénine nous avons trouvé un portrait du Tsar Nicolas II. Souhaitez-vous que nous continuons les restaurations ?
Nous en avons un exemple en France avec la restauration des Noces de Cana de Véronèse.
Selon les reproductions, l'homme avec le grand manteau est habillé soit en rouge, soit en vert.
ceci est donc le résultat après la restauration. Vous pouvez comprendre en comparant les deux œuvres que des petits comme moi soient contre la restauration des œuvres. Par la magie de la technique on arrive à produire des croûtes.
Et la médecine ?
La première version, c'est le patient tel qu'il se présente à vous.
La deuxième version c'est le patient tel que vous le voyez après le questionnaire et les examens.
Sans hésitation, en tant que Spécialiste, vous affirmez que votre diagnostique est absolu, il s'agit d'un cas de Paolo Caliari parfois connu sous le nom de Véronèse.
Seulement voilà, nous sommes d'accord qu'il s'agit d'un Véronèse, mais est-ce qu'il s'agit à 100% de Véronèse ? La peinture fait 90 m², autant dire qu'il faut une vie d'homme pour la réaliser. Cette peinture n'a donc pu être réalisée que par un artisanat.
La préparation des planches vient d'un artisan.
La préparation du fond (gesso) vient d'une autre échoppe d'artisans.
Le plan de la peinture vient de Véronèse, mais quel plan de peinture ? Lorsque vous le passez aux rayons X, probablement vous trouverez des repentir. Repentir de Véronèse ? Repentir de Véronèse sur des fragments de ses ouvriers ? Repentir carrément du propriétaire qui se veut plus en avant ?
Nous sommes en plein dans le diagnostic médical.
Un Véronèse cache un autre Véronèse.
Si nous savons que les Véronèses se fendillent, alors tout dépend de qui a fait le montage des bois de support.
Si nous savons que ceci est un Véronèse, qui a préparé les pigments, qui a acheté les pigments, qui a fait le mélange, qui a fraudé un peu pour se faire un à-côté.
Un cancer à Dusseldorf n'est pas le même cancer à Paris. Un traitement par radio-thérapie n'est pas le même le lundi à Paris que le mercredi. La chimio n'est pas la même à Paris et à Los Angeles. Peut-être même qu'à Los Angeles le cancéreux de Paris devient une maladie de Duponovitch.
Finalement, en étudiant la peinture, on reconnaîtra les ouvriers qui y ont travaillé. Un était spécialiste des mains, un spécialiste des drapés, un spécialiste des lapis-lazuli, un spécialiste des dorures. Le Véronèse devient un « Ecole de Véronèse » revu par le restaurateur du Louvre.
Je ne sais pas si vous êtes encore avec moi car ce n'est que le début.
Monsieur Léonard fait le Louvre avec ses enfants et ses femmes. Il verra les Noces de Cana parce qu'il est impossible de ne pas le voir vu sa taille et qu'il est placé dans l'ancienne salle de la Joconde. Monsieur Léonard et sa famille vont regarder cette œuvre immense (par sa taille), rigoler en regardant les chiens qui mangent sous la table, les drôles d'activités des invités, se demander où pue bien être Jésus dans cette histoire, s'esclaffer en se demandant si c'est avant ou après que le vin soit servi. Puis il continue sa visite et oublie bien vite cette peinture. Il aura passé moins de 5 minutes devant la peinture.
Ce sont ces touristes obligataires qui déforment toute la vision de l'œuvre.
Ce soir M. Léonard et sa famille ont une autre corvée, ils doivent aller à l'Opéra Bastille, coup de chance, ça va être Aïda et il paraît qu'ils verront des éléphants sur la scène (ça c'est à Rome, à Caracalla, mais ils ont confondu). Il va se faire 3 heures de Aïda.
Pour les enfants Léonard, tout devient clair, la musique est l'art qui travaille dans le temps et la peinture est l'art qui travaille dans l'espace. Beau sujet pour la philo du bac, mais très mauvais sujet car c'est tout le contraire.
La musique pose un problème en Alzheimer. Une note prise toute seule ne veut rien dire, une note n'a de sens que si on se souvient des notes qui précèdent et qu'on prévoit les notes qui vont suivre. Certains alzheimer entendent la musique, maman pas.
Maman pouvait remplacer n'importe quel chanteur pour une représentation de la Traviata, elle connaissait tout par cœur. Les six premières années de son Alzheimer, elle gardait toute la musique et chantait dès qu'elle entendait un air. En une semaine cela a disparu. Au point qu'il se pourrait que cette musique lui soit maintenant agressive.
Maman adorait la peinture et tout ce qui est beau. Son goût artistique était très sûr. Vers la troisième année de son Alzheimer elle ne faisait plus la différence entre l'affiche pour les précautions anti-incendie et le tableau accroché au mur. Le plus étrange est que maman par l'Alzheimer était entrée dans le monde de l'art qui n'est plus prétentieux et pompier, elle voyait qu'une affiche anti-incendie avait la même valeur artistique qu'une reproduction de Monet. Par l'Alzheimer maman est entrée dans le monde de l'art américain, celui qui cherche quel est le sens du beau. Maman aurait été d'accord avec Warhol, qu'une boite de soupe Campbell est aussi belle qu'une Venus de Milo.
En fait les visiteurs qui passent dans le Louvre et s'extasient sur commande son de sacrés cons. J'en suis.
Une peinture, un objet, c'est avant tout du beau qui doit se vivre. Il n'est pas possible de marcher dans une galerie, s'arrêter devant une peinture, s'extasier et continuer. Une œuvre doit se vivre, elle doit vivre avec vous, à côté de vous, aimer une œuvre c'est comme aimer une femme, une photo ne suffit pas.
Alors que la musique, vous ne pouvez pas la mettre dans votre lit. La musique est un momentané, une vision d'une beauté qui passe là dans le par cet que vous ne reverrez pas.
La peinture se vit dans le temps, la musique dans le moment.
Le patient se vit dans le temps, pas dans la Carte Vitale.