Alzheimer: Do Ghosts Cry? | home
Patin
Je suis très jeune
Mon père m'attache les patins
Je me pose sur la glace
Les jambes partent, à gauche, à droite
En arrière
Mon père me tient,
Me tient droit
Me montre comment m'appuyer sur les patins
Il en est ainsi de la vie
La glace couvre le lac où nous allions jeter des pierres
Une glace qui semble dure
Une glace qui craque en lignes de bruits
Une glace qui parle à notre poids en gémissements de baleines.
Tu vois la glace, me dit mon père
Tu ne dois jamais aller là où la glace est trop faible
Comment est-ce qu'on fait pour savoir que la glace est trop faible ?
Maman ne veut pas aller sur la glace
Elle sent toujours en dessous l'eau sale et puante
Où des drames impatients l'attendent
La glace est toujours patiente
Elle sait qu'elle n'a qu'à attendre.
Il en est ainsi de la vie.
Maman n'ira que jusqu'au bord de la glace
Pourtant
C'est elle qui sera engloutie dans cet oubli
Sans dessus, sans dessous
Il en est ainsi inutilement de la vie.
La glace,
La glace, la meilleure
Celle qui ne se voit presque pas
La glace qui sépare l'air de la vie
De l'eau de la mort.
La glace, mort qui nous porte
La glace, cette pause de la mort.
Il en est ainsi de la vie.
Le suédois qui part pour une longue randonnée sur la glace
Attache à la ceinture deux couteaux courts
Celui qui tombe dans un trou
Sans couteau pour mordre dans la glace
Les mains glissent sur le froid
Et le corps chargé d'eau et de froid
Finit par s'engloutir
La dernière vue étant celle de cette ouverture impossible.
Il en est ainsi de la vie
Le suédois qui part sur la glace
Ne part jamais seul
Celui qui fait confiance à la glace
Celui qui croit que le mariage de la glace et des patins est éternel
Mérite l'engloutissement crucifiant.
Il en est ainsi de la vie.
Celui qui part seul, seul disparaît
Celui qui part avec son ami
Si ils sont trop proches, la glace ne porte plus
Si ils sont trop loin, c'est trop tard
Il en est ainsi de la vie
Puis le temps passe
La glace reste la même
La couleur change
Les chants changent
Des craquelures apparaissent
Il en est ainsi de la vie
Le temps passe
Les patins vont moins vite
Les yeux ne vivent plus avec les oreilles
Et ne sentent plus la houle de la glace
Là où, jeune, je ne serais pas allé
Vieux, inconscient,
J'avance vers cette couche amaigrie par les soleils traîtres
Il en est ainsi de la vie.
Le temps est passé
Je suis au bord du lac
Mes yeux brûlent encore du froid
De la vie en longues glissades appuyées sur le vent
Je suis au bord du lac
Je n'arrive pas à m'imaginer
Que j'étais la
Cette silhouette de liberté portées par la confiance
Cette silhouette d'harmonie entre vent, eau, devant et derrière
Cette silhouette appuyée sur la confiance
Le temps a passé
Je suis au bord du lac
Je me souviens de la glace
Je ne me souviens plus très bien
La glace, sur cette eau si douce et accueillante
Je crois me souvenir
Je regarde les vaguelettes si douces aux enfants
Je pense à la main de mon père
Qui me tenait droit
Il en était ainsi de la vie