Alzheimer: Do Ghosts Cry? | home
Therensienstadt
Le navire a été coulé
Douze personnes sont dans une chaloupe
Douze personne et une à la barre
Ils sont dans l'océan Pacifique
Ils ont quitté le port depuis une semaine
Dans un navire fait de terre et de chairs
Ils sont douze passagers dans une chaloupe
Faite de tremblements et gémissements blancs
La seule connaissance qu'ils ont de la marine
Est que si on appuie sur le bouton, le steward apparaît
Pour le moment c'est la joie, c'est les larmes
Ce sont les tremblements de froid, de craintes de cauchemars
Ils ne comprennent pas encore
Ni pourquoi ils ne sont plus dans ce navire si confortable
Où la soupe chaude était servie sur le pont-promenade
A quatre heures, allongés sur les chaises longues
Une couverture sur les genoux
L'horizon était si loin
Comme le mur d'une maison, vous tenant au chaud
Bien protégé
Les vagues battaient sur le flanc du navire
Sans qu'on sache si le navire voguait sur les vagues
Ou si les vagues étaient enfants du navire
Ils sont dans la chaloupe, douze et un qui tient le gouvernail
L'horizon qu'ils croyaient connaître est devenu le mur de la prison
De leur prison
Ils sont douze
Douze dont chacun est un prisonnier
Douze ou chacun est le bourreau.
Les vagues qu'ils croyaient connaître sont la menace de chaque instant
Chaque vague caresse l'embarcation et leur dit qu'ils vont mourir.
Chaque vague heurtant la chaloupe
Leur dit que le temps passe
Chaque vague leur rappelle que quelque part, se prépare leur vague
Chaque frappe sur le flanc, les frappe en leur peur
Chaque heurt se confond avec le heurtement de leur angoisse.
Chaque heurt cogne le bord du siège contre leur corps froid et dur
Chaque heurt ajoute une plainte à celles déjà trop nombreuses
La chaloupe est sur l'océan riche en promesses de tortures raffinées
De soifs avec l'eau de l'autre côté du miroir
De faims
Comme des chevreuils qu'ont sait dans la forêt
Qu'on devine au tremblement d'une branche mais qu'on ne voit pas.
La surface tremble parfois de cette vie qui serait la leur si
Il n'y avait le mur de là où l'air ne comprend plus l'eau.
Ils bougent dans la chaloupe
Pas tellement parce qu'ils veulent bouger, juste pour savoir si
Ils sont morts
et bouger c'est aussi maltraiter un autre
Ils sont douze dans la chaloupe et un au gouvernail
Autour d'eux le monde est si immense
Qu'ils en sont étouffés comme un poisson pris dans la glace
Le soleil est là comme un vautour qui attend
Alors ils regardent leur monde
Et voient qu'ils sont allongés sur des rames
Que dans le coffre du gouvernail des boites de provisions inconnues
entendent
Que dans les bords un clapotis fait espérer une eau
Ils sont douze et un au gouvernail
Ils sont un
Ils sont un
Ils sont un
Ils sont un
Ils sont un
Ils sont un
Sur le côté gauche
Et pareil sur le côté droit
Etre sur le côté gauche c'est mieux lorsque le vent caresse
Etre sur le côté droit est un abus lorsque les vagues sont à la mort
Etre sur le côté gauche c'est mieux lorsque le soleil est froid
Etre sur le côté droit est une agression lorsque le soleil griffe
Ils sont douze et un au gouvernail
Certains sont à l'avant, dans l'étroit de la chaloupe
Le bordage creuse de bords des plaies dans leurs flancs
Certains sont à l'arrière
Là où l'autre prend trop de place
Certains sont au milieu, là où c'est si bien et vivent dans la crainte
De ne pas profiter du frais de l'avant
Du repos de l'arrière
Ils sont douze
Une moitié à droite
Une moitié à gauche
Une moitié devant
Une moitié derrière
Et certains au milieu qui ne savent qui ils sont
Et un au gouvernail
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Ils étaient douze
Quatre étaient âgés
Quatre étaient jeunes
Quatre attendaient
Ceux qui étaient âgés craignaient
Ceux qui étaient jeunes espéraient
Ceux qui étaient forts se dressaient
Ils étaient douze
Quatre femmes
Quatre hommes
Et quatre en uniformes
Les femmes croisaient le bras sur la poitrine
Les hommes serraient les poings
Ceux en uniforme comptaient
Un jour et une nuit sont passés
Un jour trop chaud, une nuit trop froide
Un jour où ils voyaient arriver les vagues
Une nuit où ils craignaient les vagues entendues
Au deuxième jour ils savaient ce que serait un jour et une nuit
Au deuxième jour ils ne savaient plus
Pourquoi le jour était jour
Et la nuit était nuit
Si, que cela soit le jour ou la nuit,
La barque était seule dans la cage de l'horizon
Le deuxième jour le souvenir de la faim et de la soif
Tira leurs yeux de l'horizon se refermant sur eux
Pour chercher l'espérance dans le regard vide de l'autre.
Ils regardaient, ils attendaient,
Ils savaient ce qu'il fallait faire, pas qui devait le faire.
Ils étaient douze
Un se leva et ouvrit le bahut des vivres
Chacun savait qu'il devait manger et boire
Chacun savait que ce qu'il mangeait c'était un jour
Mais aussi un jour en moins
Chacun savait que ce qu'il mangeait c'était son jour à lui
Mais aussi un jour enlevé à l'autre
Ils étaient douze, douze à regarder celui qui ouvrait les vivres
Douze à aimer celui qui distribuerait les vivres
Douze à haïre celui qui donnerait des vivres à l'autre.
Ils étaient douze
Quatre mangèrent trop vite car ils avaient faim
Quatre gardaient la main fermée sur la nourriture
Quatre gardaient la main ouverte sur la nourriture
Ils étaient douze
Quatre mangèrent par peur qu'on leur prenne
Quatre mangèrent pour vivre
Quatre mangèrent pour ne pas mourir.
La faim n'est rien, la soif est tout
Nul homme ne peut résister à la soif
Ils étaient douze et la barrique était à l'arrière
Aucun ne savait comment faire
Le premier baisa la tête et bu à la barrique
Les autres regardaient avec envie et haine
Le deuxième se leva et rampa vers la barrique
Bousculant et roulant la barque
Et bu à la barrique
Les autres se mirent à ramper tous à la fois
Vers la barrique pour boire
La barque penchait, les corps heurtaient
Il était au gouvernail, il leva la rame et frappa
Ils s'arrêtèrent, le regardaient, attendaient
Il fit un signe, le plus proche, alla à la barrique et but
Il fit un autre signe et le suivant alla à la barrique et but
Ils étaient douze, ils avaient mangé et bu
Chacun sentait en lui grandir le manque de la nourriture
De l'eau
Que l'autre lui avait prise.
Ils étaient douze
Quatre avaient été des femmes
Quatre avaient été des hommes
Quatre étaient en uniforme
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Les vagues marquent le temps
La souffrances des peaux écrasées
Meurtries par le soleil et le sel marque le temps
Ils sont emmurés par l'horizon,
Ils étouffent dans l'infini
Alors ils veulent s'échapper
Les rames sont là
Un prend une rame et l'attache
Les autres regardent
Un autre prend une rame et l'attache de l'autre côté
Puis ils rament, avec hésitation
Puis ils rament
Alors une voix demande "où allons-nous?"
Un dit qu'il est absurde de ramer vers nulle part
Deux disent qu'il faut avancer pour échapper à la mort
Trois disent qu'ils ne sont pas d'accords
Un dit qu'il faut hisser une voile
Deux demandent qui va ramer
Trois disent qu'il faut fabriquer un filet de pèche.
Deux rament
Vers l'ouest, vers le soleil couchant
Ils sont fatigués et posent les rames
Un se lève et prend le côté
Un se lève et prend l'autre côté.
La nuit
Le jour commence
Les vivres sont ouverts
La distribution commence
Les rameurs disent
<< nous qui avons ramé, nous avons droit à plus de vivre
<< nous avons travaillé pour vous
<< nous nous sommes épuisés pour vous
<< nous avons droit à plus de vivres
<< sinon nous ne trouverons plus la force de ramer.
Ils sont douze
Douze qui craignent
Les vieux savent qu'ils n'auront pas à manger
Les enfants ne savent rien et rient en pleurant du bruit
Ceux en uniforme attendent
Ceux qui rament reçoivent double ration
Et double ration deux fois d'eau
D'horizons en horizons
De brûlures en douleurs
Le temps creuse le délicat modèle de leur cadavre
Dans leur chair.
Ceux en uniforme ne voient ni les crevasses ni les brûlures
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Quatre avaient été forts et ne comprenaient plus
Quatre entraient dans la force de l'abandon
Quatre se remplissaient de silence noir et aigre
Un était au gouvernail
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Ils sont douze
Les vivres et l'eau n'offrent plus d'espoir
Un dit
<< il faut donner à manger à ceux qui rament
deux disent
<< il faut donner à manger à notre espoir, aux enfants
trois disent
<< il faut nourrir les vieux car ils sont les plus faibles
ceux en uniforme ne disent rien,
les mains dans les poches de l'uniforme.
Ils sont douze,
La pointe du bateau s'enfonce dans le soleil de la nuit
Au lever
Ils sont douze
Un enfant n'est plus
Un vieillard n'est plus
Un est au gouvernail
Un dit
<< cessons, il n'y a plus d'espoir
deux disent
<< nous sommes trop vieux laissez-nous mourir
trois disent
<<rien
Ceux en uniforme s'appuient sur l'uniforme
Un est au gouvernail
Les rameurs rament
Un rame à droite
Un croit ramer à droite
Un rame à gauche
Un croit ramer à gauche*
La barque avance vers le soleil
Vers le vent levant
Vers le vent couché
Vers la nuit
Vers le jour
La barque parcoure sont immobilité
Un
Un vieux
Un vieux s'enveloppe de souvenirs de courses, rires,
Deux
Deux enfants
Deux enfants s'enveloppent de souvenirs de liquide chaud
Trois
Trois femmes croisent les bras sur le ventre
Pour protéger l'enfant venu, l'enfant à venir, l'espoir
Ceux en uniforme
Attendent la loi
Le gouvernail a disparu
Un est au gouvernail
Ce jour là le premier reçu des vivres
Ce jour là le second reçu des vivres
Ce jour là le troisième reçu des vivres
Ce jour là le quatrième reçu des vivres
Ce jour là le cinquième reçu des vivres
Les vivres étaient finis
Cinq avaient reçu des vivres
Deux les mangèrent
Deux les gardèrent dans leur main fermée
Un les garda dans sa main ouverte
Un était au gouvernail.
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Ils sont douze à regarder
C'est un privilège
L'hôpital est blanc, encore plus blanc de fleurs
Et de tableaux
Ils viennent du monde entier regarder
Une grande vitre et ils regardent
Ils sont douze
quatre croient être des femmes
Quatre croient être des hommes
Quatre croient être en uniformes
Ils sont douze
Quatre croient être âgés
Quatre croient être jeunes
Quatre sont forts
Et un tient
Ils sont douze
Tous les yeux fixés vers un horizon qui est à eux
Déjà ils sont creusés par l'inévitable
On vient de très loin pour regarder
Ils sont encore douze
Pourquoi?